Naître petite fille, devenir une femme épuisée : la fabrique de la charge émotionnelle et mentale des femmes
- Johana Delesalle
- il y a 5 jours
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Trois heures vingt-six. C’est le temps qu’une femme consacre, en moyenne, chaque jour, aux tâches domestiques.
Les hommes, eux, y passent deux heures (Insee, 2010). L’écart paraît mince ; il ne l’est pas. En onze ans, le temps domestique des femmes n’a diminué que de vingt minutes, tandis que celui des hommes augmentait d’une seule (Insee, 2010). À ce rythme, il faudrait des décennies pour atteindre l’équilibre. Et ces chiffres ne disent encore que le visible ce qui se compte, ce qui se mesure, ce qui se photographie. Ils ne disent rien de tout le reste.
Car derrière les heures de ménage et de soins se cache une autre charge, invisible celle-là, qui ne figure sur aucun relevé : celle d’anticiper, d’organiser, de veiller, de porter le bien-être émotionnel de toute une famille. Cette charge-là ne se voit pas, et c’est précisément ce qui la rend si lourde. Elle est à l’origine d’une fatigue particulière, dont je voudrais parler ici. Une fatigue que rencontrent beaucoup de femmes, et dont les racines plongent bien plus loin qu’on ne le croit.
Une fatigue qui ne se résorbe pas
Il existe une fatigue ordinaire, celle qu’une bonne nuit de sommeil suffit à effacer. Ce n’est pas d’elle qu’il s’agit. La fatigue dont je parle résiste au repos. On dort, et l’on se réveille aussi vidée que la veille. Le week-end passe, les vacances passent, et rien ne recharge vraiment. C’est une fatigue qui déconnecte, qui éloigne de soi, jusqu’à donner ce sentiment étrange et tenace de vivre une vie à côté de la sienne.
Cette fatigue-là ne tombe pas du ciel. Elle ne s’explique ni par un manque de volonté, ni par un défaut de force. Elle se construit souvent dès l’enfance dans le moule où l’on grandit, et dans les attentes, presque toujours silencieuses, que l’on pose sur une petite fille du seul fait qu’elle est une fille. Ce qui suit relève de la généralité : cela ne concerne pas toutes les femmes, ni de la même manière. Mais certaines, je crois, s’y reconnaîtront.
Le moule de l’enfance
Les attentes qui pèsent sur une petite fille sont d’autant plus puissantes qu’elles ne se formulent jamais tout à fait. On ne lui dit pas ce qu’on espère d’elle ; on le lui fait sentir. Qu’elle soit sage, discrète, douce, attentionnée. Qu’elle prenne soin des autres. Ces attentes s’infiltrent partout, jusque dans les jeux qu’on lui offre : la poupée qu’on berce, la dinette, la petite maison. Des jeux d’imitation, dit-on. Mais que lui apprennent-ils à imiter, sinon le soin, le nourrissage, la vigilance envers autrui ?
Elles s’infiltrent surtout dans les mots qu’on emploie pour la féliciter. « Elle est si sage. » « Elle est tellement discrète. » Ce sont des compliments, bien sûr. Mais il faut regarder ce qu’ils récompensent vraiment. Louer une enfant pour sa sagesse et sa discrétion, c’est la féliciter de ne pas déranger, de ne pas prendre de place, de s’effacer. On valorise son absence de bruit comme on valoriserait une qualité.
Ce façonnage passe par un canal si discret qu’on ne le soupçonne pas : l’attention. Une étude observationnelle a montré que les parents prêtent davantage attention aux émotions «douces» des filles (la tristesse, l’inquiétude), celles qui préservent le lien plutôt qu’elles ne l’affirment et que cette attention précoce prédit la façon dont l’enfant exprimera ses émotions des années plus tard (Chaplin, Cole & Zahn-Waxler, 2005). Ce que le regard de l'adulte encourage, l’enfant l’amplifie ; ce qu’il délaisse finit par s’éteindre. On ne dresse pas les petites filles à coups de consignes. On les oriente, par la seule direction de son attention. Et cet écart, loin de se combler avec les années, tend à se creuser ce qui trahit son origine : si la nature seule était en cause, elle ne s’accentuerait pas précisément là où grandissent les attentes.
Aimée pour ce que l’on donne
Une petite fille que l’on valorise sans relâche pour son attention aux autres apprend une leçon qui la suivra longtemps : sa valeur tient à ce qu’elle apporte, non à ce qu’elle est.
Elle est aimée pour ce qu’elle donne. La nuance paraît ténue ; ses conséquences ne le sont pas. Car cette conviction, installée tôt et jamais interrogée, influencera sa manière d’entrer en relation avec les autres, et avec elle-même.
Au fond, ce qu’on lui a enseigné, plus encore que l’attention aux autres, c’est à se placer en second. À faire passer ses besoins après ceux de tous. On ne naît pas attentive au point de s’oublier : on le devient, parce que c’est ce que l’on attend de nous. Et celles qui refusent le moule ne s’en tirent pas indemnes pour autant. La petite fille qui s’affirme, qui prend de la place, qui fait du bruit, se heurte souvent au rejet et ce rejet laisse ses propres cicatrices. D’un côté comme de l’autre, la leçon est identique : ta place est de ne pas trop en prendre.
Deux charges invisibles : la charge émotionnelle et mentale des femmes
Devenue femme, celle que l’on a formée ainsi hérite de charges bien réelles. La première, on la nomme désormais : la charge mentale. Ce travail incessant qui consiste à penser, anticiper, organiser pour tout le monde se souvenir de ce qu’il manque, de ce qu’il faut prévoir, du rendez-vous à ne pas oublier. Un travail qui ne connaît pas de trêve et que les chiffres cités plus haut mesurent en creux.
La seconde reste, elle, dans l’ombre. Plus discrète, plus insidieuse, souvent ignorée de celles-là mêmes qui la portent : la charge émotionnelle des femmes. Les sociologues parlent de travail émotionnel pour désigner ce labeur invisible qui consiste à gérer le climat affectif d’un foyer (Hochschild, 1983). Elle prend plusieurs visages. C’est une hypervigilance, d’abord : rester attentive, en permanence, à l’humeur de chacun. C’est une disponibilité sans faille, ensuite : interrompre ce qui comptait pour soi dès qu’un autre réclame. C’est une anticipation constante, enfin : veiller à ce que tout le monde aille bien, absorber les tensions, s’ajuster au premier signe que quelque chose se dérègle.
Il est un détail, minuscule, qui résume tout le reste : cette manie de s’excuser. « Désolée de te déranger. » « Désolée, c’est peut-être bête… » Combien de femmes s’excusent ainsi, sans fin, jusqu’à s’excuser presque d’exister ? La cohérence est parfaite avec le moule d’origine : à qui l’on a demandé d’être discrète et de ne pas prendre de place, il ne reste plus qu’à présenter ses excuses lorsqu’elle en prend un peu.
Vivre une vie qui n’est pas la sienne
On croit souvent que la fatigue vient du nombre de choses à faire. Elle vient surtout d’ailleurs. À force de se responsabiliser des émotions des autres, de leur bien-être, de décider pour eux plutôt que pour soi, une femme finit par ne plus vivre sa propre vie. Et c’est ce désalignement, plus que la somme des tâches, qui épuise en profondeur.
Plus l’écart se creuse entre la vie que l’on mène et ce dont on aurait véritablement besoin, plus la fatigue et le sentiment de vide s’intensifient. La recherche le suggère à sa manière : ce n’est pas seulement le volume de tâches qui pèse sur les femmes, mais l’injustice de leur répartition. Elles vont moins bien lorsque le partage est déséquilibré, mieux lorsqu’il se rééquilibre (Flèche, Lepinteur & Powdthavee, 2020). Le corps et l’esprit tiennent la comptabilité de ce qui n’est pas juste.
Il importe de le dire clairement : cela n’est la faute de personne qui le subit. Si tant de femmes mènent une vie réglée sur les besoins d’autrui, ce n’est ni par manque de lucidité ni par absence de caractère. C’est ainsi qu’on les a formées. On ne les a pas encouragées à se connaître, à nommer leurs besoins, à définir leurs valeurs, à s’affirmer. On leur a appris l’inverse : l’attention aux autres, la décision pour les autres. Comment s’étonner, ensuite, qu’elles restent démunies face à la plus simple des questions et moi, dans tout cela, qu’est-ce que je veux ?
Il ne s’agit pas d’une vie ratée. Il s’agit d’une vie qui n’est pas tout à fait la sienne, accordée aux attentes sociales et à celles de l’entourage plutôt qu’à soi. Et cela, contrairement à la fatigue qui l’accompagne, peut changer.
Par où commencer pour vivre différemment
Reste la question que cette prise de conscience laisse ouverte : une fois que l’on a compris que l’on vivait un peu à côté de soi, qu’en faire ?
Le premier pas consiste à regarder ses propres décisions en face, et à se demander à qui, au juste, elles obéissent.
Trois questions suffisent souvent à ouvrir la brèche : Savez-vous ce qui compte vraiment pour vous, aujourd’hui ? Savez-vous quels sont vos besoins ? Et votre vie leur ressemble-t-elle ?
Ne pas savoir répondre n’a rien d’un échec. C’est parfois déstabilisant, souvent révélateur : le signe, peut-être, que quelque chose s’est perdu en chemin, et que c’est de là que vient le vide. Vient alors le temps d’apprendre à se connaître, se reconnecter à ce que l’on ressent, à ses émotions, à ses valeurs, puis d’esquisser les premiers pas vers une vie plus fidèle à soi. Et parce que grandir en n’étant valorisée que pour son dévouement, ou rejetée pour son affirmation, laisse des blessures, il faudra sans doute prendre le temps de les soigner aussi.
Le rôle de la thérapie
Pour ce chemin, la thérapie me paraît l’une des voies les plus précieuses et j’en parle autant comme professionnelle que comme patiente. Elle offre un espace rare : un lieu où l’on n’est pas jugée, où l’on avance à son rythme, où tout peut se dire. Un lieu sûr, où l’on peut enfin se déposer.
Encore faut-il trouver le/la professionnel.le qui nous correspond. Au-delà du diplôme et des compétences, qui demeurent essentiels, c’est la qualité de la relation qui aide à faire ce travail. Nous ne nous accordons pas avec tout le monde, et il n’y a là rien d’anormal ; il est parfois nécessaire de chercher avant de rencontrer le professionnel avec lequel le lien se noue. Je ne prétendrai pas que la démarche soit facile ni toujours confortable : on y côtoie ses profondeurs, et ce n’est pas sans difficultés. Mais c’est l’un des rares endroits où l’on apprend vraiment à se connaître, guidée par quelqu’un qui aide à approfondir, à relier, à mettre des mots sur ce qui n’en avait pas.
S’apercevoir que l’on vivait la vie des autres n’est pas rater la sienne. C’est, tout au contraire, le premier geste pour commencer enfin à l’habiter.
Écouter l’épisode de podcast :
Cet article prolonge le premier épisode de mon podcast Rayonnante, « Naître petite fille, devenir une femme épuisée » :
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